GATA Magazine

Interview avec GATA Magazine

Images de la série intitulée “HYMNE CANNIBALE” (2021) de Kotsuhiroi ©

Façonnée par l'Oubli

”Comme façonnée par l’oubli, l’artiste japonaise parisienne Aoi Kotsuhiroi se définit comme une «pornographe affective». Au-delà de la créatrice de mode, photographe, poète ou sculpteur, Kotsuhiroi est une entité déroutante qui chasse en elle-même pour créer des pièces pleines d'émotions et de beauté. Connus dans le monde entier pour ses designs emblématiques sculptés à la main qu'elle dit vendre au diable qui «vit au Japon», ces «objets de corps» font partie d'un monde transcendant et mystérieux fait d'histoires oubliées qui évoluent dans une dimension fétiche. Telles des cicatrices dans votre psyché, son art se charge d'images à travers la photographie et la poésie où l'artiste expose non seulement son corps nu, mais son âme nue. En forgeant un équilibre dans des directions qui semblent contradictoires, elle construit des conversations hors-temps, des talons puissamment érotiques fait de matériaux primitifs et tribaux, des photographies évanescentes et saturées comme en lévitation dans l’inconscient des rêves ou dans des mots qui résonnent brutalement telle une bête nostalgique.

Dans Exotic Regrets, elle écrit: «Elle voulait faire des moments qui n'existaient pas, une sorte de relation, des images qui la rendaient heureuse». Entre art conceptuel et techniques traditionnelles japonaises, l’art d’Aoi Kotsuhiroi est loin des concepts ou de la compréhension. Son parcours artistique est un passage, une recherche, une tentative de connexion avec l'âme, afin de ressentir l’intériorité avec les armes dont on dispose.”

GATA: Vous avez décrit votre passé comme «un souvenir déjà oublié», y a-t-il tout de même quelque chose qui subsiste? Quel a été votre parcours jusqu'à ce point?


Aoi: Il est difficile de se stabiliser sur une mémoire, on re-fabrique chaque nuit notre mémoire. La mémoire est incertaine, l’oubli est un chemin plus sûr, plus « fiable ». J’ai besoin de l’oubli pour construire les choses. Il y a dans l’oubli une fraîcheur, un possible qui est stimulant. L’oubli n’est pas mensonge, contrairement à la mémoire qui peut l’être.


G: Vous essayez de vous démarquer des étiquettes tels que «designer» et avez rejeté toute relation avec l'industrie de la mode, ne vous considérant pas comme un designer de mode mais comme un artiste. Comment décririez-vous votre travail?

A: Toutes ces histoires d’étiquettes sont là pour rassurer les gens et les structurer. Ils ont besoin de savoir que ceci est une peinture, ou que ceci est une sculpture, comme cela tout est bien rangé, chaque chose est à sa place et tout le monde est rassuré, rien ne déborde et tout est bien sage.

J’ai décollé les étiquettes et je les ai mises à la poubelle. Et je me sens plus libre de faire se que je veux et de parler de se qui m’intéresse ou pas.

L’étiquette est une frontière et les frontières m’ennuient. Je pense que j’ai dépassé ces frontières personnelles qu’on se fixe par peur ou par obligation, que le regard de l’autre vous juge « coupable » ou « non-coupable ». Je veux être loin pour pouvoir grandir sans le poids d’une étiquette sur la tête.


G: Selon vos mots: «L’art est une forme de névrose pour le « moi », une névrose contradictoire qui consiste à s’échapper de l’enfermement et à chercher chez l’autre, l’objet d’une compréhension presque impossible. Une frontière poreuse qui fuit de toutes parts et que nous réparons inlassablement.». Pensez-vous que l'art peut être pleinement compris ou est-ce juste un lien entre la réalité et au-delà du système nerveux?

A: L’art est une frontière poreuse qu’on décide de traverser ou pas et c’est cette traversée qui peut développer un certain nombre de relations.

Ensuite c’est notre cuisine avec ses relations et ce qu’on en fait. Et puis il faudrait s’entendre sur la définition de « l’art », qui est une matière suffisamment transformable, malléable et douteuse…

G: Cheveux, cornes, bois et os humains. Vos matériaux partagent un lien avec des thèmes ancestraux ou rituels. Quelle est la raison pour laquelle vous explorez ces idées?

A: Ces matériaux ont quelque chose de très particulier, c’est qu’ils sont vivants et qu’ils contiennent en eux une sorte de similitude d’ADN avec nous-mêmes. Mes gestes et mon écriture sont à la fois plus justes et à leur place avec ces matériaux, ils ont une vibration interne et une raisonnance qui est un moteur pour moi, à la fois de réflexion et d’attention. Ils portent en eux une mémoire très particulière qui est un dialogue avec le lointain.


G: L'inconfort est-il pour vous un moyen plus efficace de travailler?

A: L’inconfort est une perception qui s’attache à la fois à un contexte et à des caractères. Chacun a une relation particulière avec l’inconfort et son dérangement ou sa stimulation. J’ai oublié ce qu’était l’inconfort, je ne me pose même plus ce genre de question.


G: vous avez dit précédemment qu'un artiste trouve son chemin en utilisant un environnement, en construisant des relations qui permettent de structurer et de refuser certaines choses. Trouvez-vous qu'il y a une dissociation entre le chemin de l'artiste et le chemin d'une personne. Si oui, comment séparez-vous ces entités l’une de l’autre?

A: Chaque cas est un cas particulier, on ne peut pas faire d’amalgame entre le parcours d’un artiste et celui d’un autre artiste, qui sont aussi des personnes, tout ceci est très vague et flou. Il faudrait partir sur un exemple très précis et ça serait de la sociologie, et pas de la poésie. Et si l’humain m’intéresse, il m’intéresse en tant que caractère poétique et non pas en tant que caractère sociologique.


G: En tant que pratiquante de la danse Butoh, connectez-vous votre travail au concept de la mort créant la vie; de la transmutation du corps humain dans l'inconscient?

A: Le Butoh pour moi est une prise de conscience globale et générale. Vous ressentez l’instant présent dans une forme d’absolu et d’effacement. La conscience prendra racine ou pas. Elle dépendra bien sûr de votre lâcher-prise, à savoir que vous ne jouez plus, vous n’êtes plus cet acteur de vous-même, vous êtes ce vous-même, perdu dans le flux du temps.

Le butoh peut être quelque chose d’attaché à une forme de magie et vous pouvez glisser vers les esprits oubliés parce que votre corps et votre âme sont en train de passer de l’autre côté.

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G: En tant que poète, vos mots sont liés aux objets comme faisant partie d'un tout, quelle discipline pose les racines du concept en développement?

A: La relation au « concept » ne me correspond pas. C’est un mot trop mal utilisé, à tort et à travers, ce mot appartient au domaine de la philosophie et laissons la philosophie s’en occuper. Je ne suis attaché à aucune discipline, j’ai juste des affinités comme une envie aujourd’hui de danser avec ceci ou cela. Il y a le terrain du désir, celui de l’envie, de la découverte, de vouloir apprendre et apprendre encore, et recommencer parce que je ne suis pas content, parce que je n’ai pas été assez loin, ou parce que la beauté mérite qu’on s’y intéresse avec beaucoup plus d’attention. Et que cette beauté est fragile et que ces moments sont rares et que je voudrais les préserver le plus longtemps possible.


G: Y a-t-il des influences particulières qui ont contribué à définir votre travail, ou cela est-il moins conscient, venant des rêves ou de l'inconscient?

A: Toutes les influences sont possibles, et en même temps aucune n’est possible. Le refus est aussi important que l’acceptation. L’inconscient s’amuse à nous faire croire qu’il a raison et le conscient nous dit le contraire. On nage en pleine contradiction et on doit se débrouiller avec ça.

 

G: Vous avez dit que "L'objet fétiche, est une histoire de structure et d'organe de poésie guerrière." Vous avez joué avec des concepts tels que la fétichisation ou la fixation; pour vous, ces objets, ces armes, sont-ils un moyen de vous concentrer sur vos émotions?

A: Comment se passer des émotions? Je fonctionne dans ce délicat terrain de l’émotion et du désir. L’objet est une arme pour gravir les échelles de l’émotion. Il stimule l’âme étouffée dans ses contraintes du quotidien. L’ennui est une maladie qui vous ronge et vous dévore. La notion de conquête est un voyage intérieur qui développera vos sens et vos dépassements. L’objet amène l’inconnu, cette part impalpable qui vous oblige à réagir, à chercher l’Origine.


G: Quel est ce premier mouvement intitulé «Dystopia»?

A: « Dystopia » devait s’inscrire quelque part, mais après maturation tout était Dystopia. C’est donc devenu inutile, et il fallait aller plus loin.


G: Exotic Regrets, La Mère Noire des Profondeurs, Nothing but Words to Learn to Lie, Prophecy, vos séries sont enfermées dans des sortes de chapitres, d'où viennent ces chapitres?

A: C’est une sorte de climat du moment, qui génère un certain nombre de conditions qui permettent à telle ou telle chose d’arriver, de germer, d’être dans des confrontations, de devoir agir.

 

G: Vous gardez vos “trous, ces vides, pièces manquantes ou ces peurs” près de vous parce que vous en avez besoin pour créer. Comment faites-vous face à la proximité de telles idées noires, sans être dévoré vivant par elles?

A: La question des idées noires est une histoire de perception et de caractère. Cela, pour moi, ne l’est pas, mais pour d’autres peut-être. Chaque individu a ses propres peurs et angoisses et il est difficile de généraliser. Et puis plonger parfois dans ses propres peurs, peut vous faire grandir. C’est une sorte de face à face que vous pouvez décider d’affronter ou pas, de comprendre ou pas.

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G: Des projets à venir dont vous pouvez parler?

A: Il n’y a pas de projet particulier, juste une envie de pousser les choses plus loin et un autre moment est en train de prendre racine. Je suis en train de l’enterrer pour qu’il me raconte ce qu’il se passe sous terre, ce que la terre a enregistré, et j’écouterai cette bande-son souterraine et je vous dirai peut-être ce qu’il se passe.

 

G: Dans les interviews précédentes, vous avez dit que vous aimiez regarder des films pendant votre temps libre, avez-vous des recommandations?

A: Quatre films en forme de koan où la question du visage originel se révèle dans une rencontre face à soi-même dans cette odyssée infinie:

« Apocalypse Now Redux » de F.F Coppola

« Printemps, Été, Automne, Hiver... et Printemps » de Kim Ki-Duk

« Shara » de Naomi Kawase

« Bellflower » de Evan Glodell

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